mardi 6 mars 2012

FAUT-IL ROMPRE AVEC LE RÉGIME PARLEMENTAIRE ?




Les tractations qui ont eu lieu ces derniers jours entre Macky Sall et ce qu’il est convenu d’appeler « le peuples des Assises nationales » ont porté, entre autres questions, sur l’épineux problème du régime politique qu’il faudrait adopter dans la perspective d’une refondation de nos institutions politiques. Question importante s’il en est, puisqu’il s’agit de se demander comment faire pour que le Président de la république ne puisse plus à l’avenir concentrer la totalité des pouvoirs entre ses mais, ce qui est en contradiction flagrante avec  le sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs. Comme chacun sait, les Assises avaient préconisé l’adoption du régime parlementaire comme  remède contre l’hyper-présidentialisme incarné par  Wade tout au long de son règne.
Dans la toute première conférence de presse qu’il a donnée en tant que challenger du président sortant au deuxième tour, Macky Sall, fidèle en cela à la doctrine qui avait été la sienne lors des Assisses avait tenu à démontrer que dans le fond, nous n’avons pas tant un problème de régime politique qu’un problème de démocrates. Ce qui veut dire que quel que soit le régime politique, si les hommes qui sont chargés de veiller sur nos institutions ne sont pas à la hauteur, les problèmes demeureront. C’est par la suite, quand il a rencontré Amadou Maktar Mbow et les candidats parties prenantes aux  Assisses qu’il s’est engagé solennellement à appliquer l’intégralité des conclusions de celles-ci. C’est dire qu’il y a  donc unanimité autour de cette affaire. Or la question est loin d’être aussi simple qu’on le croit, et pour mettre en évidence tous les enjeux que cela implique il faudrait partir du fait qu’en matière d’institutions politiques, l’erreur à ne pas commettre serait de croire que tout se résume en fin de compte à un simple problème de montage juridique, ce que beaucoup de sénégalais seraient tentés de penser au regard de l’hyper-juridisation de notre débat politique. On ne peut pas concevoir des institutions qui sont censées s’appliquer à une société donnée sans tenir compte des traditions historiques et des spécificités culturelles et sociologiques de celles-ci. Les institutions de la Cinquième République qui font rêver nos élites, et auxquelles nous pensons spontanément lorsque nous parlons de régime parlementaire, ne sont pas juste un montage institutionnel, mais le fruit d’une longue évolution historique, dans un contexte social et culturel marqué par des luttes politiques dont on n’a plus idée aujourd’hui. On pourrait même dire qu’elles participent d’une certaine manière de l’identité politique française.
On voit par là que chaque peuple, en fonction de son histoire et de son niveau culturel doit se donner les institutions qui lui conviennent. Celles-ci pourront évoluer éventuellement, en même temps que la sociologie toujours particulière de la société en question. Un exemple suffisamment édifiant à ce sujet et qui devrait nous faire réfléchir est celui du Niger. Lorsque ce pays s’est doté d’un régime parlementaire et qu’il a dû faire face au périlleux exercice de la cohabitation entre un premier ministre issu de la majorité et un Président de la république appartenant à un parti minoritaire – ce qui arrive presque toujours dans un régime parlementaire - le pays s’est retrouvé très vite bloqué, et pendant des semaines les deux hommes  n’ont pas pu tenir un seul conseil des ministres. La dualité au sommet avait de fait coupé l’Etat  en deux. C’est un coup d’état militaire qui a finalement dénoué la crise ! C’est dire que l’importation d’institutions politiques exogènes dans un contexte de construction démocratique peut être source de blocages. Au regard des urgences qui sont aujourd’hui les nôtres je ne pense pas que nous puissions nous payer le luxe de nous lancer dans une telle aventure.
Je ne me satisfais pas pour autant de la réponse de Macky Sall consistant à dire que tout se ramène en définitive à une question d’hommes, simplement parce que sous toutes les latitudes le pouvoir politique reste le même : si rien ne vient le limiter il a tendance à être totalitaire. Il faut donc toujours légiférer à chaque fois que cela est nécessaire, ce qui revient à ne pas faire confiance à la morale supposée des hommes politiques comme Macky semble le suggérer. Si Wade et son clan se sont tout permis pendant tout le temps qu’ils sont restés au pouvoir, c’est parce que notre justice était et est encore sous tutelle. Une justice libre et indépendante par rapport à l’exécutif est la condition sine qua non de la liberté et de l’égalité des citoyens,  et nulle démocratie ne peut en faire l’économie. Dans toutes les grandes démocraties, elle est le rempart le plus sûr contre les abus de pouvoir. Mais malheureusement, sur cette question qui aurait dû être au centre des tractations en vue d’un éventuel soutien à Macky Sall, nos hommes politiques sont restés très évasifs…


lundi 27 février 2012

L e plan B... du Peuple !




Le plan B… du Peuple !

Oui, il y’avait un plan B… celui du peuple sénégalais !  Face à la forfaiture de Wade et de son conseil constitutionnel aux ordres, les sénégalais avaient le choix entre l’insurrection (armée?) et la démocratie. Ils ont choisi la démocratie, au grand dam de tous les Cassandre qui prédisaient l’apocalypse pour ce 26 février. L’alternative du chaos que tout le monde prédisait n’eut donc pas lieu. C’est au contraire un peuple civilisé qui est allé voter ce dimanche dans le calme et la bonne humeur, et qui a montré qu’en définitive seule  sa volonté compte. Pourtant, à écouter certains de nos doctes analystes politiques, on avait l’impression que le destin du Sénégal était suspendu aux combinaisons que le Président de la république allait concocter dans le secret de son palais, comme si le peuple, lui,  n’avait pas son mot à dire. D’autres, plus téméraires, affirmaient le plus calmement du monde que le pays ne pouvait pas faire l’économie d’un bain de sang pour se sortir de cette crise. Etonnant peuple sénégalais qui a compris que les problèmes qui surgissent en démocratie doivent trouver leur solution par… la démocratie ! Deux remarques doivent être faites d’ors et déjà à ce sujet :
1 – Les sénégalais ont compris, et cela au moins depuis un certain 19 mars 2000, qu’ils peuvent sanctionner les hommes politiques par la voix des urnes. S’ils sont sortis massivement le 23 juin dernier manifester contre le fameux projet de loi de Wade instituant le dauphinat, c’était justement pour protéger cet acquis démocratique. C’est ce qui explique sans doute que « les candidats de la Place de l’indépendance » aient été lourdement sanctionnés, alors que d’après des sondages non officiels, au moins d’eux d’entre eux, en l’occurrence Cheikh Bamba Dièye et Ibrahima Fall bénéficiaient d’un fort capital de sympathie auprès de l’électorat, et auraient sans doute fait un meilleur score s’ils n’avaient pas adopté cette stratégie pour le moins suicidaire. Que Macky Sall soit le vainqueur de ce premier tour n’est donc pas en soi une surprise puisqu’il a compris dés le départ que la bataille contre la candidature de Wade était perdue, et que l’imbroglio juridico-politique que cette donne allait créer ne pouvait être résolu que par la voix des urnes. Ce n’est donc peut-être pas tant sur son programme qu’il a été élu – on n’a pratiquement pas parlé de programme au cours de cette campagne – que sur cette stratégie intelligente qui nous a évité le pire. Il faut donc comprendre par là que la construction d’une démocratie véritable est une œuvre de longue haleine et ne peut se faire que dans le cadre des lois républicaines. Certes, il y’aura toujours un écart entre les principes tels qu’ils existent dans leur pureté et la réalité sociologique du terrain qui ne peut évoluer que très lentement. L’impatience ‘’petite bourgeoise’’ de nos élites politiques et intellectuelles ne traduit donc que leur décalage par rapport au peuple au nom duquel ils prétendent pourtant parler.
2 -  Au regard de la façon dont le scrutin s’est déroulé, il n’est plus permis de dire que des élections transparentes sont impossibles au Sénégal. On a entendu des candidats dire que Wade n’organiserait jamais des élections pour les perdre, et que cela ne servirait à rien d’essayer de le battre par les urnes, comme si le PDS n’avait pas largement perdu les élections locales de 2009 avec le même fichier. Je me demande si ce type de discours démobilisateur n’a pas contribué à augmenter le taux d’abstention assez important dans certaines régions du pays, ce qui, manifestement, a fait le jeu du pouvoir. Notre opposition nous a tellement habitués à l’idée que Wade n’est jamais à court d’idées lorsqu’il s’agit tromper son monde qu’ils ont fini, sans le vouloir, par créer le mythe du « Wade sorcier » qui peut toujours se sortir des pires situations, alors que la plupart du temps c’est leur manque d’imagination et leur inconséquence qui sont en cause. Certes, il y’a des choses à améliorer parce qu’aucun système électoral n’est jamais parfait, mais globalement on peut dire qu’en cette matière nous avons fait d’énormes progrès qu’il faudrait, bien entendu, consolider. 

mercredi 11 janvier 2012

De quoi Youssou Ndour est-il le symptôme ?




L’annonce de la candidature de Youssou Ndour à l’élection présidentielle du 26 février 2012 a suscité le plus grand émoi chez bon nombre de sénégalais qui voient là un fait sans précédent dans l’histoire de notre vie politique. Qu’un chanteur de Mbalakh quasiment illettré mais riche comme Crésus en vienne à se dire, qu’après tout, nul n’est plus indiqué que lui pour diriger le Sénégal  est en effet le signe le plus évident que quelque chose ne va plus dans ce pays, et que nous sommes peut-être entrain d’inaugurer, à notre insu, une nouvelle ère en politique. Certes, comme tout sénégalais jouissant de ses droits civiques, Youssou Ndour a le droit de solliciter les suffrages des sénégalais, en vertu du principe d’égale dignité des citoyens qui est au fondement de toute démocratie. Ce n’est donc pas ce droit que lui reconnaît la Constitution que nous lui refusons, d’autant plus qu’avant lui, en 2007, un promoteur de lutte – Petit Mbaye, pour ne pas le nommer – s’était porté candidat à la présidentielle. Nous ne voulons pas non plus insinuer que la gestion des affaires de l’État devrait être exclusivement réservée à une aristocratie politico-intellectuelle, conformément à une certaine conception platonicienne du politique, l’élitisme étant, comme chacun sait, la chose la plus pernicieuse qui soit lorsqu’il est question du bien public.  Ce que nous voulons, c’est plutôt nous interroger sur ce qui nous semble être le symptôme de quelque chose de profond, un mal que nous n’avons peut-être pas vu venir, mais qui pourrait, si on n’y prend garde, avoir des conséquences désastreuses sur notre culture démocratique.
Pour bien cerner ce qui est ici en jeu, et qui me semble inhérent à l’essence même de la démocratie, il faut partir de la déliquescence de la gauche sénégalaise telle qu’elle s’est produite après l’effondrement du communisme. Il me semble que les linéaments du nouveau paradigme dans lequel nous sommes entrés ont été posés à ce moment là. Comme chacun sait, notre vie politique, depuis Senghor, s’était structurée autour de quelques courants idéologiques : une gauche marxiste très hétérogène, une courant « travailliste » et libéral (sic), une gauche nationaliste panafricaniste et les ‘’socialistes’’ alors au pouvoir. Chacune de ces familles politiques avait une identité propre articulée à un corpus d’idées, un projet de société et des convictions idéologiques fortes et bien tranchées, ce qui donnait aux débats politiques d’alors des allures de guerre des tranchées,  dans un contexte international fortement marqué par la bipolarisation Est/Ouest. Mais ce qui caractérisait cette époque ce n’était pas seulement la haute tenue intellectuelle des débats, mais surtout la très forte charge éthique qui soutenait et orientait l’engagement des gens de gauche. Cela se traduisait par un militantisme hyper intellectualisé- il fallait savoir tenir la dragée haute à Senghor -, un militantisme d’amphithéâtre dans certains cas, mais qui était malgré tout articulé aux préoccupations des sénégalais,  ce que traduisait la radicalité et la virulence des revendications syndicales, notamment dans l’enseignement et dans les organisations d’étudiants. C’est qu’il y avait, à côté des appareils de parti, une intelligentsia de gauche aguerrie et forgée au combat politique et dont les productions théoriques, en plus d’éclairer la pratique politique des militants, avaient contribué à dessiner les contours d’une morale politique extrêmement exigeante qui, certes, pouvait parfois légitimer les pires chasses aux sorcières, mais avait tout de même le mérite d’avoir sacralisé pour ainsi dire le don de soi qui était au principe de l’engagement politique, ce qui mettait l’éthique au centre de la politique. Combien sont-ils, les jeunes élèves et étudiants qui ont sacrifié leurs études au nom de leurs convictions, ou qui sont morts dans les geôles de Senghor ?
Avec la chute du mur de Berlin c’est ce monde qui s’effondre, et avec lui l’exigence de normer la pratique politique par des valeurs. La conséquence la plus immédiate de cette rupture c’est que  le souci d’efficacité et de réalisme politiques qui jusque là était plus ou moins marginal, devint le seul critère d’appréciation de l’action politique, comme si les exigences morales de liberté, de justice sociale et d’égalité étaient devenues subitement obsolètes et caduques. Quant à la lutte anti impérialiste, elle disparut tout bonnement du langage des gens de gauche, comme si la réalité qu’elle désignait - à savoir l’urgence de se battre contre la domination politique et le pillage de nos ressources par les puissances étrangères - s’était évanouie comme par enchantement. Mieux, elle devint taboue du fait de l’hégémonie de la ‘’bien pensance’’ ambiante qui, depuis lors, tient lieu d’idéologie dominante. On peut donc voir que c’est faute d’avoir suffisamment thématisé - d’un point de vue critique- ce qui se jouait dans cette faillite des idéaux de la gauche dans les pays de l’Est que nos partis et l’intelligentsia de gauche ne surent pas négocier ‘’le virage social-démocrate’’ que d’autres réussirent pourtant à amorcer sous d’autres cieux. Que le communisme se soit révélé inadéquat, on le savait de toute façon bien avant la chute du mur de Berlin. Mais est-ce que cela devait nécessairement invalider aussi du même coup le projet de construire une société prospère, juste et égalitaire ? Si cette exigence de justice est éternelle, elle devrait pouvoir survivre au communisme et à toutes les tentatives de l’inscrire dans l’Histoire. N’est-ce pas cet idéal qui guide aujourd’hui les révolutions des peuples de Tunisie, d’Egypte et de Syrie, et est entrain de prendre forme au cœur même du capitalisme financier mondial avec le mouvement ‘’Occupy Wall Street’’ ? Pour n’avoir pas su articuler un tel projet dans un idiome politique rénové, nos partis de gauche ont de fait signé leur arrêt de mort. Conséquence : l’univers d’idées, de valeurs et de normes morales qui jusque là orientait la pratique fit place au règne du cynisme, et la politique, naturellement, devint un métier comme un autre.
Mais, contre toute attente, c’est l’alternance à laquelle la gauche a pourtant largement contribué, pour avoir ‘’encadré’’ et soutenu Wade dans son long combat contre Diouf, qui paracheva ce mouvement de déliquescence et discrédita pour toujours nos élites de gauche. Pour dire les choses de façon crue, c’est l’expérience du pouvoir qui a définitivement sonné le glas  de la gauche, et deux exemples suffisent pour établir cela. Le premier c’est que la gauche n’a pas élu Wade sur la base d’un programme commun, un programme qui aurait pu, par exemple, mettre l’accent sur la nécessité de combattre de façon sérieuse la pauvreté, sur la base d’une politique sociale clairement définie, – il fallait se défaire de Diouf et de son régime, après on verra ! Pour cette raison elle ne put peser de tout son poids pour contrecarrer sa désastreuse politique néolibérale de paupérisation des masses. Le deuxième c’est qu’aucun de ces partis n’a réellement rompu avec Wade sur la base stricte de principes clairs. Ils se sont tous fait ‘’éjectés’’ du gouvernement quand Wade s’est aperçu qu’il n’avait plus besoin d’eux. Il est d’ailleurs à ce propos remarquable qu’un parti comme And Jef/Pads, qui a incarné à l’extrême gauche de notre échiquier politique l’exigence morale la plus radicale de non compromission avec le régime UPS/PS, se soit disloqué – au contact de Wade -, de la manière que l’on sait. Il y avait quelque chose de pathétique et de piteusement malsain dans les dénégations laborieuses de Landing Savane, accusé d’avoir indûment bénéficié des ‘’largesses’’ de Wade – 30 millions de francs par mois pendant au moins sept ans ! Mais au-delà de Landing et de son parti, c’est, à y regarder de prés,  toute la gauche, avec ses idéaux de justice sociale et d’égalité, qui a fait naufrage, et l’exemple le plus édifiant à ce sujet c’est la façon tout à fait pitoyable dont la LD, le PIT, le(s) RND, le RTAS, entre autres, se sont pour ainsi dire ‘’écrasées’’ au sein de Benno au profit de Niasse et de Tanor, leurs ennemis d’hier, comme si un programme de gauche n’était plus à l’ordre du jour dans ce pays. Or un programme minimal de gauche, qui imposerait nécessairement de revoir les accords de défense qui nous lient à la France et comporterait un programme de nationalisation des entreprises sénégalaises aux mains du capital français avait sa place dans cette campagne électorale. Qu’une entreprise aussi prospère que la Sonatel, avec ses cent milliards de bénéfice par an soit aux mains de l’étranger, sans que cela ne semble inquiéter personne est la preuve que la gauche a rompu avec ses traditions de lutte qui avaient fait son identité. Ce n’est donc pas hasard s’il n’y a nulle trace de nationalisation dans le programme des Assises Nationales que tout le monde agite pourtant comme un gris-gris. C’est pourquoi on peut dire qu’en se mettant dans la position de ne devoir choisir qu’entre Niasse et Tanor, la gauche s’est  volontairement auto-exclue d’une élection présidentielle qui aurait du être le procès du néolibéralisme, du fait de la politique économique désastreuse  de Wade et de la crise du capitalisme mondial. Par là elle a de fait raté l’occasion historique de penser les conditions de possibilité  pour une gauche rénovée et intelligente de voir le jour dans le paysage politique sénégalais, dans un contexte international où les luttes populaires sont entrain de changer en profondeur la géopolitique mondiale. En se mettant avec Niasse, là encore, ils commettent la même erreur qu’avec Wade en 2000 : le pouvoir d’abord, après on verra !
Mais il n’y a pas que la gauche qui soit en cause dans ce processus de démantèlement des valeurs en politique, loin de là. On doit d’ailleurs dire que ce que la gauche a entamé a trouvé son apothéose à droite, si tant est qu’on puisse dire de Wade qu’il est de droite, tant il est inclassable. Wade est sans doute un grand homme politique, et qu’on le veuille ou non il est déjà définitivement entré dans l’histoire politique du Sénégal, non pas seulement pour avoir réalisé la première alternance politique par les urnes, mais aussi comme l’homme politique le plus charismatique avec Senghor. Je n’aurai pas la mauvaise grâce de ne pas reconnaître qu’il a changé énormément de choses dans ce pays. Mais en même temps il aura été le Président de la république le plus ‘’informel’’ de toute l’histoire du Sénégal, et donc celui qui aura jeté le plus grave discrédit sur notre formalisme institutionnel par ses réformes constitutionnelles hasardeuses, ses remaniements ministériels en veux-tu en voilà, les agressions d’opposants et les crimes restés impunis, mais surtout par sa propension à nommer aux plus hauts postes de responsabilité des gens pour le moins…bizarres, comme si ce pays manquait de cadres compétents. C’est par cette dévalorisation de la chose politique qu’il a le plus fait du mal à ce pays, parce que le sentiment qui a fini par gagner nos concitoyens, c’est que la politique a dégénéré en une foire d’empoigne où aucune compétence n’est désormais plus requise. Plus besoin d’avoir des idées, encore moins d’avoir été formé pour être au fait des enjeux économiques, sociaux, culturels, scientifiques, politiques ou géopolitiques qu’exigent les tâches de développement. A preuve, Youssou Ndour affirmant qu’il n’y a aucune université où l’on forme les présidents. C’est ce sentiment que la politique peut parfaitement s’exempter d’idées qui a fait que tous ceux qui ont à se prévaloir d’une compétence – réelle ou avérée- dans leur domaine, se sont dit qu’ils pouvaient franchir le Rubicon et solliciter les suffrages des sénégalais, d’où le nombre impressionnât de candidatures déclarées, des plus sérieuses aux plus farfelues. Le ‘’génie’’ de Youssou Ndour c’est que même s’il  n’a peut-être pas fait d’études poussées, il a le flair et l’opportunisme caractéristique  des hommes d’affaires avertis qui savent choisir le bon moment pour ‘‘jouer un bon coup’’. Il sait que notre culture politique s’est dégradée à un point tel qu’il n’est plus vraiment nécessaire d’évoquer de grands principes ou d’avoir des idées pour se faire élire, mais qu’il suffit, si on est riche, d’être un bon démagogue en sachant ‘’jouer ‘’ intelligemment avec son image pour pouvoir tirer son épingle du jeu. C’est cette faillite des idées en politique, pourtant parfaitement compatible avec l’idéal démocratique - après tout la Constitution peut-elle exiger des hommes politiques qu’ils aient une vision claire des enjeux qu’engage notre situation de pays pauvre ? - qui risque d’être dans les années à venir le grand défi auquel nous serons confrontés.
Or les débats d’idées ont une fonction discriminatoire salutaire en démocratie parce qu’ils constituent le seul véritable rempart contre la barbarie, surtout celle qu’incarne l’ignorance, la pire de toutes. Si toute l’œuvre philosophique d’un Habermas s’est construite autour de la nécessité de faire des débats publics ce qui purge les sociétés démocratiques de leurs pathologies, c’est qu’ils sont la seule alternative à la violence. Soit on discute pour résoudre nos différends, soit on se bat, et alors c’est le plus fort ou le plus rusé qui l’emporte. Nous devons profondément méditer le fait que ce n’est pas un hasard si Hitler a accédé au pouvoir par la démocratie, dans une Allemagne culturellement très avancée et qui, depuis Emmanuel Kant, n’a cessé de faire l’instruction philosophique de l’Europe. Si la démocratie se distingue des autres régimes politiques par son égalitarisme forcené, c’est aussi par là qu’elle peut être le plus vulnérable. D’abord parce que n’importe qui y vaut n’importe qui, ce que les sophistes avaient compris dans la toute première démocratie au monde, lorsqu’ils se mirent à enseigner aux jeunes athéniens comment faire usage du langage comme d’une arme politique pour, comme dit l’Aventure ambigüe, ‘’vaincre sans avoir raison’’, ensuite parce que toutes les idées, même les plus dangereuses doivent pouvoir trouver à s’y exprimer librement. Mais en faisant de la libre discussion son principe fondateur – et donc de la nécessité d’avoir une vision globale des problèmes et des arguments pour convaincre -, la démocratie se donne par là la plus sûre garantie contre l’arbitraire de la force et des puissances d’argent. Il n’y a donc rien d’élitiste dans cette discrimination par les idées, ne serait-ce que parce que les citoyens ont le droit d’exiger de ceux qui se sont fait une vocation de décider pour eux, de leur dire au moins comment ils comptent s’y prendre. Certes, il n’ya aucune université où l’on forme les présidents, mais il n’y a non plus aucun pays où l’ignorance est posée comme critère pour les élire. De quelle compétence Youssou Ndour peut-il se prévaloir pour, par exemple, résoudre la crise universitaire ? Que sait-il de la géopolitique internationale, de la crise de l’énergie, ou encore des mécanismes du capitalisme financier qui est entrain de précipiter la planète au fond du gouffre ? Comment compte-t-il s’y prendre contre une éventuelle dévaluation du franc Cfa ? Que compte-t-il faire pour résoudre le douloureux problème du chômage des millions de jeunes dans nos banlieues ? Que l’on ne nous dise surtout pas que ses conseillers seront chargés de suppléer à son ignorance, et de savoir à sa place ce qu’il ignore, parce que s’il ne peut se passer de conseillers – formés dans des universités ! - c’est qu’il ne peut donc non plus tenir jusqu’au bout dans sa logique obscurantiste de répudiation du savoir.
Ces questions, qui n’appellent pas des réponses simples, il faudra bien entendu les poser aussi à tous les candidats, et exiger d’eux autre chose que de simples déclarations d’intention, si nous ne voulons pas faire de cette élection un simple moment de défoulement populaire. Sans débats politiques intelligents, ce sont les piliers de la démocratie qui s’affaissent, et la vie politique devient alors un spectacle comme un autre - j’allais dire un cirque - où ce qui compte c’est moins la pertinence et la justesse des idées que la capacité à théâtraliser. Or, c’est cela qui a rendu possible un Youssou Ndour en politique et, si on n’y prend garde, nous vaudra peut-être demain  un tyran à la tête de l’État, car le sommeil de la Raison engendre toujours des monstres.





vendredi 8 juillet 2011

signification du 23 Juin






Dans un article précédent, je signalais, porté par la ferveur des événements du 23 juin, que ce qui s’est passé ce jour là était le fait d’un mouvement atypique, et qu’il importait au plus haut point d’en méditer la signification. Atypique, il l’est  à un double niveau : le premier c’est qu’il n’a rien de spontané comme certains ont voulu le faire croire. C’est au contraire un mouvement structuré, issu de la périphérie de ce qu’il est convenu d’appeler « la classe politique », même si l’opposition et la société civile en ont été jusqu’à un certain point les encadreurs. Or, jusque là cette frange de la population – jeune, banlieusarde, parfois non diplômée et issue du mouvement hip hop- n’avait jamais joué de rôle politique majeur. Certes, le radicalisme politique du mouvement hip hop sénégalais est une réalité, mais jamais il n’a eu de prise effective sur la réalité du terrain parce qu’il était confiné, croyait-on, aux marges de notre société. Le deuxième niveau, qui découle du premier, c’est que ce mouvement se situe à équidistance des partis politiques, ce qui lui confère une crédibilité dont très peu d’associations peuvent aujourd’hui se prévaloir. Cela ne signifie absolument pas qu’il s’agit d’un mouvement apolitique. Au contraire c’est là la marque d’un rapport au politique tout à fait inédit, une façon de faire de la politique autrement plus exigeante, selon des critères et des valeurs qui ne mettent pas en avant des intérêts personnels, mais seulement celui du plus grand nombre.
Ces deux aspects montrent que nous avons  affaire à l’émergence sur la scène politique   d’une opinion publique éclairée qui n’entend plus se laisser berner par la classe politique. L’erreur à ne pas commettre serait donc de croire que ce n’était là qu’un soubresaut passager d’une opinion indignée qui va se tasser passager. Que le Président de la république se soit jusque là emmuré dans un mutisme embarrassé, multipliant les réunions au palais avec son état major et ses alliés, montre qu’il a parfaitement compris que ce qui s’est produit ce jour là est un événement unique sous son magistère. Jusque là il pensait que rien ne pouvait lui arriver, que l’opposition était incapable de mobiliser les sénégalais contre son pouvoir, et que l’opinion publique, toute seule, n’avait aucune conscience politique  pouvant lui permettre de contrecarrer ses plans. C’est la raison pour laquelle il s’est toujours comporté avec les sénégalais comme un chef de canton, et son épouse comme en territoire conquis. Il a donc compris, et c’est là qu’il faut justement que nous redoublions de vigilance, Wade n’étant jamais assez dangereux que quand il se sait acculé. 
Il n’a plus beaucoup de cartes en mains, sa marge de manœuvre étant sérieusement réduite du fait de la radicalisation d’une opinion publique qui ne lui fait plus confiance, mais celles qui lui restent il les jouera à fond.  La situation est d’autant plus critique qu’il sait que c’est la survie de son régime qui est en jeu, et il n’est pas sans savoir que s’il perd le pouvoir les conséquences pourraient en être catastrophiques pour son entourage immédiat, particulièrement pour son fils, pour les raisons que l’on sait. Il ne se laissera donc pas faire. C’est pourquoi il ne faudrait pas se bercer d’illusions quant à l’issue finale de cette revendication portée par l’écrasante majorité des sénégalais, à savoir l’invalidation de sa candidature à la présidentielle 2012. Il ne se rendra pas avant d’avoir combattu. Wade a une structure mentale assez particulière qui fait qu’il ne se sent à l’aise que dans l’adversité, et c’est justement cet état d’esprit qui a modelé le militantisme de son parti. Le PDS est né et a grandi dans un contexte de répression politique assez particulier, et il en a gardé non seulement les stigmates, mais aussi une farouche détermination au combat et une capacité inouïe à faire bloc autour de son leader lorsque la situation l’exige.
Mais Wade  est avant tour un grand stratège qui connaît son opposition, les failles de celle-ci, et donc les maillons faibles de la chaine sur lesquels il pourrait être amené à agir le moment venu. Il faut donc s’attendre à ce qu’il lâche cette fois-ci du lest en direction de l’opposition, non pas par les propositions habituelles qui ne trompent personne, mais par quelque chose d’assez consistant qui fera croire aux plus naïfs qu’il est réellement à l’écoute du peuple. Les plus opportunistes se laisseront prendre, et c’est là, justement,  que l’exigence de vigilance devra être de mise.
Si nous voulons que l’espoir né ce fameux 23 Juin soit l’amorce d’un authentique mouvement démocratique, à l’instar de ceux qui sont entrain de bouleverser la géopolitique du monde arabe, nous devons rester mobilisés et nous faire à l’idée que personne ne défend mieux les intérêts du peuple que le peuple lui-même, et qu’un peuple qui a besoin de messie est un peuple qui a déjà renoncé à sa liberté.




mardi 28 juin 2011

Le blog de Bado Ndoye: Manifester ou voter ?

Le blog de Bado Ndoye: Manifester ou voter ?: "Dans une interview parue ce samedi 24 juin dans Seneweb, le rappeur sénégalais Didier Awadi déclare, entre autres : ' Manifester c'est bon..."

samedi 25 juin 2011

Le blog de Bado Ndoye: Manifester ou voter ?

Le blog de Bado Ndoye: Manifester ou voter ?: "Dans une interview parue ce samedi 24 juin dans Seneweb, le rappeur sénégalais Didier Awadi déclare, entre autres : ' Manifester c'est bon..."

Manifester ou voter ?



Dans une interview parue ce samedi 24 juin dans Seneweb, le rappeur sénégalais Didier Awadi déclare, entre autres : "Manifester c'est bon, voter c'est mieux". Dans le même élan il déclare qu'il était en Mauritanie ce jeudi 23, sans doute pour expliquer pourquoi  il n'a pas participé aux manifestations, aux côtés des autres rappeurs séngalais.Je ne crois pas que l'on doive ainsi mettre le vote, qui est la chose la plus banale dans une démocratie, au-dessus du droit de manifester, quand la situation politique l'exige. Si les sénégalais n'étaient pas descendus dans les rues ce fameux jeudi 23, le projet de loi intituant le dauphinat serait passé comme lettre à la poste, et Wade serait encore passé au premier tour, parce qu'il est capable, malgré son impopularité, d'avoir 25 pour cent des suffrages. Ce que Awadi semble ignorer, c'est que dans une démocratie on ne vote pas tous les jours, alors que les atteintes à la liberté des citoyens est devenue quotidienne sous le régne de Wade. La Constitution qui est censée régir notre vie a été modifiée quinze fois, à des fins purement politiciennes. Tant qu'on l'a laissé faire il s'en est donné à coeur joie, pensant sans doute que jamais personne n'oserait se dresser sur son chemin. Quant au nombre de meurtres restés pendants devant la justice on ne les compte plus. Le dernier en date est celui de Malick Bâ, tombé à Sangalkam il y'a juste quelques semaines. Parce que les gens ne disaient jamais rien Wade se croyait tout permis.

Il faut donc encourager les sénégalais à cultiver le reflexe qui consiste à descendre dans la rue pour demander des comptes à ceux qui nous gouvernent. On ne peut pas réduire la vie d'une nation aux seules élections. Tout au début de son magistére, le président de la république, encore porté par l'euphorie de sa victoire historique sur Abdou Diouf, promettait que le droit à la manifestation étant sacré et que les interdictions  étaient désormais...interdites. Or, depuis lors il  n'a cessé d'interdire sytématiquement toutes les manifestations, comme s'il avait subitement peur des sénégalais. Ce qui s'est passé ce jeudi 23 doit être salué comme un grand moment de démocratie, et Awadi n'a pas le droit de le minorer. D'ailleurs je me demande s'il ignore bien tout cela, ce cher Awadi, lui qui a en partie bâti sa popularité sur son engagement politique puisqu'il ne rate aucune occasion pour descendre en flammes le régime de Wade. Je crois plutôt que ce qu'il ne supporte pas, c'est que d'autres rappeurs plus radicaux que lui, qui plus est, l'ont publiquement accusé d'avoir bénéficié des largesses du régime lors du Fesman, soient cette fois-ci les héros de cette journée historique...